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Le Phare (Kinshasa)11 Juillet 2005

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C'est une foule immense, enjouée et déterminée qui a répondu, samedi dans l'après-midi, à l'appel de l'Udps qui tenait son meeting sur le terrain annexe du stade Père Raphaël, baptisée pour la circonstance «Place Udps» par les combattants de la fille aînée de l'Opposition congolaise.

L'événement était fort attendu d'autant que c'était la première fois qu'Etienne Tshisekedi wa Mulumba, Opposant historique et leader de l'Udps, effectuait une sortie en public depuis les événements du 30 juin.
Il faut reconnaître que le succès était au rendez-vous, si l'on s'en tient à cet incontestable baromètre de l'opinion politique kinoise: le silence
gêné des pourfendeurs habituels du président national de l'Udps, qui ne ratent jamais une occasion pour présenter d'Etienne Tshisekedi l'image d'un homme essoufflé, et dont certains ressorts se seraient cassés après près de trois décennies de combat pour l'avènement d'un Etat de droit en République Démocratique du Congo. Le succès était d'autant plus insolent que l'autorisation de la manifestation n'a été obtenue que vendredi tard dans la nuit après d'âpres négociations entre l'Hôtel de ville, le Ministère de la Culture et les représentants de l'Udps. Par ailleurs, par craintes des dérapages ou à la suite des menaces reçues, les transporteurs avaient déserté, une bonne partie de la journée de samedi, les boulevards de l'Est de Kinshasa, le plus grand réservoir des combattants de l'Udps dans la capitale. Ce qui n'a pas empêché les plus volontaires d'entre eux à faire le pied à l'aller comme au retour, causant notamment un énorme embouteillage entre Limeté et Kingasani de 18 heures à 23 heures, selon plusieurs témoins.

Reste que pour les analystes, le succès du meeting de samedi tient à au moins deux facteurs déterminants. Le premier est d'ordre psychologique. Plus on réprime un groupe politique, plus on le met en situation de vouloir à tout prix relever le défi. C'est ainsi que depuis Mobutu - tous les observateurs sérieux l'admettent - la répression a toujours permis à l'Udps de rebondir sous le double visage du martyr de la démocratie et de l'unique porte-voix des faibles et des démunis. C'est une situation d'autant plus imparable qu'elle confine au cercle vicieux pour les institutions, le pouvoir ne disposant apparemment pas d' autre ressource pour se faire accepter ou pour mettre fin, sans casse, à la contestation. On connaît la suiteavec le triangle tragique «contestation-répression-pourrissement».
Le deuxième facteur que retiennent les analystes est qu'avec son nom, sa notoriété, son mythe d'opposant irréductible et défenseur acharné de l'Etat de droit, Tshisekedi ratisse large, bien au-delà de l'Udps. Il suffit pour s'en convaincre de poser la question même à ceux des Kinois qui ne s'intéressent apparemment pas à la politique pour s'en convaincre. Cette aura subjugue même la base de certaines églises qui retrouve dans le combat d'Etienne Tshisekedi l'illustration des valeurs morales et spirituelles si rares dans le microcosme politique congolais. Enfin, la démarche du leader de l'Udps sert souvent de modèle à la base de la Société civile, notamment les Ong de développement et de défense des droits de l'homme, très demandeurs d'un Etat de droit, de la fin de l'impunité et d'une plus grande transparence dans la gestion de la chose publique. Bref, autant de groupes et de sensibilités, situés bien au-delà de la base sociologique de l'Udps, pour lesquels Etienne Tshisekedi constitue une icône et un symbole. De sorte que tant que le changement tel que se le représente l'imaginaire collectif congolais n'aura pas été accompli et que Tshisekedi n'aura pas été mis à l'épreuve de la gestion et de la réalisation concrète du projet de société de l'Udps, on aura beau chassé le mythe, il reviendra toujours au galop.
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Enseignements


Ce n'est pas la seule leçon à tirer du meeting de l'Udps du week-end dernier. On retient également qu'en dépit d'une crise sociale qui frappe de plein fouet la RDC et contraint la plupart des Kinois à vivre de la débrouille, la capacité de mobilisation de l'Udps reste intacte. La preuve c'est qu'en dépit du fait que l'autorisation du meeting est intervenue vendredi tard dans la nuit, que l'emplacement n'a été révélé que samedi matin et que les moyens de transport avaient déserté les boulevards de Kin-Est, les combattants de l'Udps n'ont pas hésité à braver la faim et la distance, en faisant souvent le pied, pour répondre à l'appel de leur parti.
Deuxièmement, opposant historique pour les uns, vieil opposant pour d'autres, Etienne Tshisekedi a une fois de plus démenti la rumeur qui le présentait malade et perclus. Son oil est resté perçant et malicieux, son intelligence toujours aussi vive. Surtout, son discours puissant, structuré et argumenté, a brillé par une cohérence époustouflante, au point que des commentateurs ont parlé d'une véritable séance académique. Enfin, on ne déniera pas à Etienne Tshisekedi le don de communicateur tant il a su s'appuyer, tout au long de son meeting, sur un dialogue permanent avec un public auquel il posait des questions pour progresser dans sa démonstration.

Autre enseignement, contrairement à certains reportages de nos confrères occidentaux qui ont récemment cherché - à la faveur des événements du 30 juin - à confiner Etienne Tshisekedi dans le carcan du leader tribal dont le fief serait le Kasaï, le leader de l'Udps a démontré qu'il restait étonnamment populaire dans la capitale. Particulièrement chez les jeunes, surpris de retrouver chez ce septuagénaire un modèle, en termes de valeurs, plutôt rare parmi les jeunes élites. Toujours au titre d'enseignement, il est clairement apparu tout au long de ce meeting que tant que le pilotage du processus de transition par la Communauté internationale donnera l'impression de mépriser les aspirations des masses, de vouloir les frustrer ou encore recoloniser le Congo, l'incompréhension et l'ambiguïté persisteront. D'où la question d'Etienne Tshisekedi sur la notion de l'Etat de droit et l'application dans les pays du Tiers Monde du même principe qui veut que la démocratie soit l'expression de la volonté du peuple. Tous les commentateurs ont du reste noté que le discours du leader de l'Udps était essentiellement destiné à la Communauté internationale. Raison pour laquelle le meeting de samedi a utilisé le français, alors que les rassemblements populaires de l'Udps se tiennent généralement en lingala. C'est aussi en pensant à la Communauté internationale que Tshisekedi a, de manière appuyée, condamné les attentats de Londres et exprimé sa solidarité dans la lutte contre le terrorisme international.

La question de l'enrôlement

D'une manière générale, les analystes à Kinshasa ont apprécié le fait que pour ce premier meeting de l'après 30 juin, il n' y a eu ni violence ni pillage, contrairement aux rumeurs distillées à dessein par certaines officines qui ont apparemment besoin de violence pour justifier les sorties des fonds et la répression. Face à la culture des rameaux et des branches d'arbres en signe de paix, il n'est donc plus loin le temps où il faudra se convaincre - ce qu'on savait du reste depuis longtemps - que la violence est en réalité un fantôme créé à dessein par ceux qui veulent s'en servir pour des objectifs personnels ou partisans.

S'agissant de la question de l'enrôlement, sur laquelle une certaine opinion attendait le leader de l'Udps, Le Phare a appris qu'Etienne Tshisekedi ne pouvait pas lever un mot d'ordre qu'il n'a jamais donné, ni en public ni en privé, ou qu'aucun organe compétent de son parti n'a jamais assumé. Une position qui vise, explique-t-on, à responsabiliser chaque sympathisant. Une autre question sur laquelle le président de l'Udps ne s'est pas exprimé est celle des négociations. A Limeté, on explique que là aussi, ce n'est pas Tshisekedi qui a annoncé l'arrivée, cette semaine à Kinshasa, des chefs d'Etat de l'Angola, du Congo-Brazzaville et du Gabon.